• Au Bord Du Cratère - La Maison Tellier (avec Helmut Tellier)

    Annecy, 16 novembre 2013

    A peine remise de mon délicieux entretien avec Arman Méliès, voilà qu’Helmut Tellier abandonne ses acolytes un instant afin de se soumettre lui aussi à mes questions. Les balances n’étant pas finies, nous choisissons aussi d’aller nous accouder au  bar du couloir, qui même vide sent la bière. Rock’n Roll.

    La Fraise : J’ai appris aujourd’hui que vous jouiez cet après-midi devant des enfants, comment ça s’est passé ?

    Helmut Tellier : Ben plutôt bien pour nous ! Les mômes avaient l’air content aussi…

    LF : J’allais dire « Moins bien pour eux » ?!

    H.T. : Ha ha ! Oui, voilà, c’est toute la question… C’était une première pour nous, on l’avait jamais fait. Il nous arrive d’aller dans des classes, voir des primaires ou de collégiens, de jouer quelques chansons et de parler de la musique et tout… Mais un vrai concert non, et moi j’aime bien l’idée ! Plutôt que de zoner l’après-midi, fumer des clopes en attendant les balances, ben ça fait un petit tour de chauffe ! Les mômes avaient l’air de bien accrocher, alors que franchement c’est pas des chansons pour eux à la base… On a aussi joué des plus anciennes, c’était une bonne première, vraiment ! Les gens de la salle avaient l’air content, donc on essaiera de refaire ça !

    LF : C’est bien ça forme les jeunes oreilles…

    H.T. : C’est ce qu’il faut, en fait ! Si t’es malin et que tu réfléchis deux minutes, en habituant les mômes à venir dans les salles de concert quand ils sont petits, ben ils y viendront après, quand ils seront plus grands.

    LF : Oui, je trouve d’ailleurs qu’il devrait y avoir des tarifs enfant dans les concerts… Ca coûterait parfois bien moins cher que la baby-sitter, avec l’éducation musicale en prime !

    H.T. : Tout à fait ! Bon après, faut pas que les petits se couchent trop tard non plus…

    LF : Oh, le week-end ils ont le droit, non ?

    H.T. : Voilà ! Le week-end c’est très bien !

    LF : Parle-moi un peu de l’histoire du groupe. Le nom, déjà, une évidence par rapport à votre patronyme ?

    H.T. : Non, ça a plutôt été l’inverse en fait ! Le patronyme est venu après le nom du groupe.

    LF : Ah donc Tellier n’est pas votre vrai nom… Je me disais aussi ! Mais alors vous n’êtes pas frères non plus ?!

    Il se marre, le subterfuge est démasqué… !

    H.T. : Non… Ben non, c’aurait été beaucoup de coïncidences heureuses tout de même ! On est des frères de scène, des frères de musique, de tout ce que tu veux mais pas de sang ! Des frères d’armes, voilà. Quant au nom, il nous semblait bien, il sort un peu du lot. C’est à double tranchant, y’a des gens qui pensent du coup qu’on est un groupe qui fait de la chanson réaliste, un peu à la Têtes Raides, Les Ogres De Barback, ce qui n’est pas du tout le cas ! Le bouquin de Maupassant traînait à côté de mon lit au moment où il a fallu trouver un nom, on commençait à avoir quelques « vrais » concerts dans des bars à Rouen (où Raoul habitait à l’époque) et il fallait qu’on se trouve un nom…. Et le côté « petite entreprise familiale », un peu artisanal nous plaisait bien. En plus ce clin d’œil au fait que ce soit un bordel, alors qu’on est cinq gros barbus tu vois… ! Tout ça mis ensemble ça nous amusait, et on s’est rendu compte en plus que les gens avaient l’impression de connaitre le groupe alors qu’on avait encore rien sorti. Et puis ensuite on est partis sur l’idée des cinq (faux) frères un peu cartoon, façon Dalton, pour personnifier tout ça…

    LF : Cet album, bien qu’ayant à peu près les mêmes influences que les précédents, me semble plus aboutit… Vous l’avez travaillé différemment des autres ?

    H.T. : En fait les autres ont souvent été faits dans l’urgence, un peu. Pas parce qu’on était forcés ! Mais parce qu’on travaillait comme ça. Du coup on se rendait compte une fois finis que certains morceaux étaient un peu en dessous, voire ne méritaient pas d’être sur le disque… Et puis en terme de son on était assez limités, pour des raisons de contrats on bossait avec un mec qui n’avait clairement pas le niveau aux manettes… Ca nous a fait perdre du temps, après c’est pas grave hein, c’est fait… Mais sur le dernier on a vu le coup venir, on savait avec qui on voulait pas bosser ! Ensuite on a trouvé avec qui on voulait bosser, à savoir Antoine Gaillet, un réalisateur qui bosse sur des grosses prods d’habitude mais là qui a accepté de bosser avec nous… On est devenu potes par des amis communs, alors du coup… 

    LF : Ca aide bien !

    H.T. : Oui ! Et lui, il a apporté cette touche un peu rock, un son qui pour la première fois -à mon avis- rend pleinement justice aux chansons…  Parce qu’on a eu du temps, aussi, on s’est fait virer de notre maison de disques au printemps dernier, et on accumulait les chansons sans but précis pour le coup…  Peut-être sortir le truc nous même en autoprod, faire ce qu’on pouvait un peu de bric et de broc, et puis les choses se sont tassées et rangées comme il faut dans les bonnes cases ! On a eu le budget pour aller dans un beau studio, les prises de son super et le mix d’Antoine parfait. On a eu en tout trois ans pour travailler les compos, aussi, ça aide à ce que ce soit plus aboutit… On s’est donné un ton général, une espèce de cahier des charges, avec quelques influences qui convenaient à tout le monde et qui permettaient d’avoir une direction.  C’est un peu le problème des trois premiers en fait, il n’y avait pas vraiment de direction. On balançait les chansons comme ça, on faisait comme ça venait.

    LF : Le style sur l’ensemble des albums reste assez homogène, tout de même. Je ne vous connaissais pas à la sortie de Beauté Pour Tous, j’ai donc découvert tous vos albums d’un coup et je trouve qu’ils sont assez cohérents entre eux. L’évolution est marquée, mais dans la cohérence.

    H.T. : Ah ben c’est cool si ça s’entend ! On voulait ça, effectivement, ne pas s’éloigner trop du reste. On ne voulait pas déboussoler ceux qui ont aimé ce qu’on a fait avant, ou même nous déboussoler nous ! Pas question de changer pour changer, on souhaitait garder une certaine tonalité. Du coup on a fait le tri, vu qu’on avait plein de morceaux, de quoi faire un double album même ! Mais on s’est mis cette contrainte de rester sur un simple pour nous obliger à ne garder que le meilleur…

    LF : Alors justement, vous avez beaucoup d’influences, comment vous arrivez à les canalisez ?

    H.T. : Ben on les canalise pas ! Pas forcément, en tout cas. Un des maitres mots de cet album a d’abord été de faire dégonfler les arrangements. Sur les albums précédents on chargeait trop, on avait tendance à vouloir remplir tous les vides ! Ca n’a pas été facile pour tout le monde bien sûr… Pas facile quand tu sais que tu as la possibilité de mettre cinq pistes de guitares ou de trompette par exemple, de décider de n’en garder qu’une. Pour avoir un côté plus brut, essayer d’être plus proche en live de ce qu’il y a sur le disque. Et puis pour les influences… Ca se réfléchit pas en termes de canalisation, je crois. Ca vient de ce qu’on amène un peu tous, on voit ensuite si ça marche. Chacun ramène  ses influences, même si ça ne s’entend pas directement, et le tout se lie… On donne es indications pour le mixage, là aussi on a nos influences. J’ai parlé de John Grant, Other Lives… On les entendra pas forcément dans notre musique, mais ils font partie des déclencheurs qui nous ont menés dans certaines directions. Et puis au fond les influences sont en nous… On a tous trente-cinq, quarante ans, notre ADN musical est déjà constitué ! On essaie de fabriquer notre son à nous avec tout ça quoi. Et on a trouvé un mixeur qui a su lier le tout.

    LF : Oui, le mixage est excellent ! Pas évident de gérer la richesse de votre musique…

    H.T. : C’est typé et riche, oui, en effet ! Moi j’avais envie d’un disque qui soit un peu…. Une essoreuse émotionnelle tu vois ! Qu’on en ressorte vidé ! Et on bosse pas mal pour essayer de rendre ça en concert… On a encore du boulot mais j’aime bien cette idée. C’est la vie, quoi. Après trois albums c’est vrai que les thématiques s’essoufflent, alors tu vas chercher un peu plus profond en toi… Et tu ressors tout ça, ces émotions. Sans être pathétique non plus ! On veut pas faire bouffer toute la misère du monde aux gens… !

    LF : En parlant d’influences, je m’excuse mais on ne peut vraiment pas passer à côté de la comparaison avec Noir Désir… Comment vous vous situez par rapport à ça ?

    H.T. : Ben… C’est toujours un peu particulier, les étiquettes !

    LF : Oui ! Un raccourci à la fois pratique et réducteur…

    H.T. : Absolument, oui ! Et puis quand on est musicien on a forcément envie d’entendre qu’on a un son unique, alors une comparaison n’est pas toujours joyeuse…

    LF : Oui mais en même temps, on ne peut pas vous confondre !!

    H.T. : Dans la mesure en plus où j’ai jamais essayé de singer Cantat bien sûr ! Ma voix est ce qu’elle est, dans les compos aussi y’a sûrement des similitudes… Mais je pense que tout ça est une histoire de généalogie ! Noir Désir par exemple a été très influencé par 16 Horsepower, qui ont été eux même très influencé pas Gun Club… Nous on est pas dans ce genre un peu punk de Gun Club, mais toute cette musique passe par le sud des Etats-Unis, entre autre, et brasse des influences communes. Mais la comparaison me va ! Je préfère ça que plein d’autres choses… Je trouve ça plutôt cool, ça me vexe pas !

    LF : Sur vos quatre albums vous avez choisi une reprise, et une seule (Killing in the Name de Rage Against The Machine), pourquoi celle-ci ?

    H.T. : Alors, pardon de te reprendre mais… 

    LF : …mais il y en a d’autres… ? Ah je savais que j’allais faire une boulette !!

    H.T. : Haha ! Non je t’en prie… ! Sur le deuxième on en a une de Dominique A, Les Terres Brunes, et un morceau caché, une reprise des Gravediggaz, un groupe de Hip-hop new yorkais .

    LF : Bon je rectifie alors ; pourquoi ces choix ?!

    H.T. : Non, non ! Alors ne change rien, on reste sur Killing ! Pas de souci ! En fait c’est une succession de hasards, de coïncidences heureuses. On était avec notre premier producteur, on répétait le morceau dans son local sans même penser à un disque à l’époque, et il y a une asso (Travaux Publics) angevine qui a lancé « un concours » de reprises pour mettre sur des albums, chaque album avec une thématique différente. Notre producteur nous a proposeé de participer avec le morceau, dont Raoul avait revisité les arrangements lors d’une soirée… arrosée ! Pour déconner, un peu, on s’amusait. Alors on l’a fait, mais en une prise, rapide, avec un son… « en carton » haha ! Mais c’est aussi ce qui a plu aux gens, Radio Nova s’en est emparé, Les Inrocks en ont parlé -oui, on a notre nom dans les Inrocks quoi !!- et on s’est dit que ce serait dommage du coup de pas la mettre sur l’album… Ca a été une espèce de mini-reprise culte, dans un cercle restreint d’initiés, mais tout de même ! Après on a pas forcément envie qu’il y ait des reprise sur tous nos disques, on en fait encore en live mais un album c’est scellé, c’est un peu une carte de visite en plus… Sur Beauté Pour Tous on voulait pas dépasser les onze chansons, et on trouvait qu’elles étaient toutes bien. On a pas voulu rajouter une reprise qui n’aurait pas forcément été « légitime ». C’est devenu tellement convenu de faire de la reprise décalée maintenant… Nous on l’avait fait dans la foulée de Cake et de sa version de I Will Survive, qui est juste fantastique, mais c’était pas encore trop dévoyé, à mon sens. Maintenant c’est devenu tellement…. Tu arrive dans un label, la première question qu’on te pose c’est « C’est quoi votre reprise décalée ? » ! Alors comme nous on est un peu des têtes de cons et qu’on aime bien contredire les gens, on s’est dit basta pour le moment.

    LF : Passons un peu à vos chansons : La Maison De Nos Pères (ma préférée) est un titre chargé -dans le bon sens du terme- et riche, comment vous l’avez construit ?

    H.T. : Ah ! Celle-ci j’en suis super content…. C’est une des chansons qui représente le mieux le dialogue entre Raoul et moi pour la composition de cet album… Il a ramené l’intégralité de l’arrangement, et moi j’ai dû trouver des paroles à mettre dessus. Ce que j’avais rarement fait et qui me posait problème d’ailleurs, j’avais pas l’habitude de travailler comme ça. J’ai laissé sortir de mots qui m’ont ensuite mené au sens de la chanson, en quelque sorte… Et c’était aussi une blague à la con sur notre « fraternité », une histoire qui collait bien avec notre biographie imaginaire ! Une histoire où on aurait tous une maman commune qui aurait travaillé dans ce bordel, avec chacun un père différent… On était dans une ambiance musicale assez nord-africaine, genre désert, voire musique de films, des trucs comme ça. Et l’instru étant déjà bien puissant, je voulais pas alourdir les paroles mais rester quand même un peu « rageur ». Alors je suis parti sur cette idée de vieux qui doivent laisser la place aux jeunes, un truc un peu générationnel… Au départ ça devait être un triptyque cette chanson, mais on a préféré se limiter. Même si elle fait huit minutes ! J’en suis particulièrement fier en fait…

    LF : Et elle résume parfaitement le groupe je trouve en tout cas ! Pour conclure, mon questionnaire « Fourre-Tout »…

    H.T. : Ok, je t’écoute !

    LF : Ton idole ?

    H.T. : Ah merde…

    LF : Ok… Bon, tu n’es pas obligé d’en avoir hein !!

    H.T. : Non non, si, heu… Ah oui : Thierry Jonquet. Un auteur de polar. Si je devais avoir une idole, ce serait ce mec-là.

    LF : Si tu étais une femme ?

    H.T. : Je sais pas… Une femme qui aime bien rigoler, sans doute…. Cléopâtre ?

    LF : Ha ha ! Mais est-ce qu’elle aimait bien rigoler ?!

    H.T. : Elle en avait les moyens en tout cas !

    LF : Ton paradis ?

    H.T. : Peut-être la ferme d’un cousin à moi, où je passais tous mes week-ends entre zéro et douze ans… Un lieu où tout était... Possible. Avec mes yeux de gamins, bien sûr ! Je suis pas sûr de trouver l’endroit aussi paradisiaque si j’y retournais maintenant !

    LF : Ca reste paradisiaque dans ta mémoire, c’est l’essentiel ! Ton enfer ?

    H.T. : Un endroit que j’aime vraiment pas peut-être… Heu… J’ai bien aimé l’école, donc autre chose…  Heu… Désolé, non, je bloque là ! Je suis plutôt placide comme garçon alors…

    LF : J’allais dire : c’est plutôt positif si tu n’as pas de réponse !

    H.T. : Voilà, absolument ! Après je pourrais te donner une réponse, du genre un concert de tel ou tel mec que j’aime pas et qui durerait indéfiniment… Ou des endroits où j’aimerais clairement pas vivre, où je serais très malheureux… Mais c’est pas très intéressant pour les lecteurs je pense ! Désolé…

    LF : Ne le sois pas, c’est tout aussi intéressant de savoir que tu n’as pas « d’enfer » !

    H.T. : Ben déjà j’y crois pas en plus ! Et puis je suis pas du genre à dire que je vis un enfer, mon quotidien va plutôt bien je trouve !

    LF : Blonde ou brune ?

    H.T. : Et bien… Brune ! Il y a une phrase comme ça je crois qui dit un truc du genre « Les blondes tu fais la fête avec, et les brunes tu les épouse ». Ben j’ai épousé une brune. On est plutôt brunes d’ailleurs, de manière générale, dans le groupe. On est pas un groupe à blondes… On est pas Mötley Crüe quoi !

    LF : La première chose que tu fais le matin au réveil ?

    H.T. : La première chose… Ben ces dernières années, depuis presque dix ans, malgré les enfants, le boulot, tout ça, je pensais au groupe. Dès le réveil, en effet. En bien comme en mal, d’ailleurs ! Je trouvais assez génial d’avoir un truc qui me fasse vibrer comme un ado même à trente ans, l’âge que j’avais à l’époque du premier album, et toujours encore maintenant. Penser à la musique… Au point d’aller regarder les mails et la page Facebook du groupe, au lever ! Voir ce qu’il s’y passe, je trouve ça assez magique… Aucune journée n’est pareille et il y en a qui sont très chiantes, mais il y en a d’autres où ça bouge pas mal et c’est intéressant. Autour de la sortie de l’album, surtout, ça s’agite ! Les chroniques, les avis des gens… Donc ça, oui, même si j’adore aller réveiller mes gamins, c’est plutôt la musique !

    LF : Ta maison brûle, tu sauve un objet. Lequel ?

    H.T. : Un objet, pas une personne ? Ni les chats ?!

    LF : Non, on va dire que la maison est vide ! Pas d’êtres vivants à l’intérieur !

    H.T. : Ben alors ma guitare. Of course. Une vieille Gibson que j’ai trouvée il y a un moment, qui sonne pas terrible d’ailleurs, mais c’es LE truc que j’aurais envie de léguer à mes gamins.

    LF : Et le mot de la fin ?

    H.T. : Le mot de la fin… Et bien balances ! Il est l’heure d’y aller je crois !

     

    En effet, synchronisation parfaite, on vient chercher Helmut pour finaliser les balances du groupe. J’assiste  donc à la fin des réglages avant le concert, qui fut terriblement bon, et que je vous raconte ici.

     

    Ma parenthèse Annecy se referme là, et je remercie infiniment Arman et Helmut de m’avoir consacré un peu de temps…

     

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